Agregation droit public : comparatif des pratiques en Europe

L’agrégation en droit public désigne le processus par lequel plusieurs contrats ou marchés publics sont regroupés afin d’en rationaliser l’attribution. Ce mécanisme, encadré par des textes législatifs nationaux et européens, touche directement à la manière dont les États organisent leurs commandes publiques. Depuis les réformes de 2014 initiées par la Commission européenne, les pratiques ont évolué de façon significative à travers le continent. Comprendre comment fonctionne l’agrégation droit public dans les différents pays membres de l’Union européenne permet d’identifier les convergences, mais aussi les divergences persistantes qui compliquent la construction d’un marché intérieur véritablement harmonisé. Seul un professionnel du droit peut fournir un conseil personnalisé adapté à une situation spécifique.

Ce que recouvre réellement l’agrégation en droit public

L’agrégation, au sens du droit public, va bien au-delà d’un simple regroupement administratif. Elle implique une décision stratégique des pouvoirs adjudicateurs de consolider plusieurs besoins en un seul marché, afin d’accroître l’efficience de la dépense publique. Cette logique de mutualisation répond à des impératifs de gestion budgétaire, mais soulève aussi des questions de concurrence et d’accès des petites structures aux marchés.

Le droit public, en tant que branche régissant les relations entre personnes publiques et particuliers, encadre strictement ces pratiques. Les textes fondateurs au niveau européen sont la directive 2014/24/UE sur la passation des marchés publics et la directive 2014/25/UE applicable aux secteurs spéciaux. Ces deux textes posent les bases d’un cadre commun, tout en laissant aux États membres une marge d’appréciation non négligeable.

La Cour de justice de l’Union européenne a progressivement précisé les contours de l’agrégation licite à travers sa jurisprudence. Elle veille notamment à ce que le regroupement de marchés ne constitue pas une entrave déguisée à la concurrence. Un lot trop large peut en effet décourager les PME de soumissionner, ce qui va à l’encontre des objectifs affichés par les directives.

Dans la pratique, environ 70 % des contrats publics en Europe sont attribués par voie d’appel d’offres, selon les données de la Commission européenne. Ce chiffre illustre l’ampleur du phénomène et la nécessité d’un cadre clair pour toute opération d’agrégation. Les enjeux financiers sont considérables : la transparence accrue dans les marchés publics permettrait de réaliser des économies estimées à 5 milliards d’euros à l’échelle du continent, même si ce chiffre doit être interprété avec prudence selon les contextes nationaux.

Les approches européennes de l’agrégation des marchés publics

Les États membres de l’Union européenne n’ont pas tous adopté la même lecture des directives de 2014. Certains pays ont transposé le texte de manière stricte, d’autres ont saisi l’occasion pour aller plus loin dans la rationalisation de leurs achats publics. Cette diversité d’approches crée un paysage normatif hétérogène.

La France a intégré les directives via le code de la commande publique, entré en vigueur en 2019. Ce code consolide l’ensemble des textes antérieurs et encadre précisément les conditions de regroupement de commandes. Les centrales d’achat, comme l’UGAP, jouent un rôle de premier plan dans l’agrégation de marchés à l’échelle nationale. La France favorise une approche centralisée tout en maintenant une capacité d’achat décentralisée pour les collectivités territoriales.

L’Allemagne présente un modèle fédéral où chaque Land dispose de ses propres règles complémentaires. La loi GWB (Gesetz gegen Wettbewerbsbeschränkungen) constitue le socle national, mais les pratiques d’agrégation varient sensiblement entre la Bavière, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie ou Berlin. Cette fragmentation rend les comparaisons délicates et peut compliquer l’accès des entreprises étrangères aux marchés allemands.

Les pays scandinaves, notamment la Suède et le Danemark, ont développé des plateformes numériques d’achat groupé particulièrement avancées. La Kammarkollegiet suédoise centralise une grande partie des achats de l’État central, avec des procédures dématérialisées qui servent souvent de référence au niveau européen. L’accent y est mis sur la traçabilité et la transparence des processus d’agrégation.

Au Royaume-Uni, malgré le Brexit, les pratiques héritées du droit européen restent largement en vigueur via le Public Contracts Regulations 2015. Le gouvernement britannique développe désormais son propre cadre via le Procurement Act 2023, qui maintient le principe d’agrégation tout en simplifiant certaines procédures.

Tableau comparatif des législations nationales sur l’agrégation

Les différences entre systèmes nationaux se manifestent concrètement sur trois axes : le cadre législatif de référence, les délais de contestation des décisions d’attribution, et les procédures applicables aux marchés agrégés. Le tableau ci-dessous synthétise ces éléments pour six pays européens représentatifs.

Pays Texte de référence Délai de contestation Procédure d’agrégation Organisme central d’achat
France Code de la commande publique (2019) 30 jours Allotissement obligatoire sauf dérogation UGAP
Allemagne GWB + VOL/A, VOB/A 15 jours Lotissement recommandé, agrégation encadrée Beschaffungsamt
Italie Codice dei contratti pubblici (D.Lgs. 36/2023) 30 jours Centralisation via Consip Consip S.p.A.
Espagne Ley 9/2017 de Contratos del Sector Público 15 jours Agrégation possible via centrales d’achat régionales DGRCC
Suède Lag om offentlig upphandling (2016:1145) 10 jours Accords-cadres centralisés largement utilisés Kammarkollegiet
Belgique Loi du 17 juin 2016 15 jours Agrégation via SPF et pouvoirs adjudicateurs fédéraux SPF Chancellerie

Ce tableau met en évidence un point souvent sous-estimé : les délais de contestation varient du simple au triple selon les pays. En Suède, dix jours suffisent pour introduire un recours, là où la France et l’Italie accordent 30 jours conformément au délai légal prévu par les directives européennes. Ces écarts ont des conséquences pratiques directes pour les opérateurs économiques transfrontaliers.

Les défis persistants d’une harmonisation incomplète

Malgré les efforts de la Commission européenne pour uniformiser les pratiques depuis 2014, plusieurs obstacles freinent une véritable convergence. Le premier tient à la diversité des traditions administratives nationales. Un pays à tradition juridique romano-germanique n’aborde pas l’agrégation de la même façon qu’un pays de common law ou qu’un État fédéral.

Le second défi concerne l’accès des PME aux marchés agrégés. Lorsqu’un pouvoir adjudicateur regroupe des besoins trop disparates en un seul lot, les petites entreprises se retrouvent structurellement exclues. Les autorités nationales de régulation des marchés publics peinent à trouver le bon équilibre entre efficience économique et ouverture concurrentielle.

La dématérialisation des procédures représente un autre point de friction. Si la directive 2014/24/UE impose la généralisation des échanges électroniques, la qualité des plateformes nationales reste très inégale. Certains États membres disposent de systèmes robustes et interopérables ; d’autres accusent un retard technologique qui complique la mise en œuvre des marchés agrégés transfrontaliers.

La question de la responsabilité juridique dans les groupements d’achat soulève également des interrogations non résolues. Lorsqu’une centrale d’achat regroupe des commandes pour le compte de plusieurs entités publiques, la répartition des responsabilités en cas de litige reste parfois floue. La jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne apporte des éclairages utiles, mais les situations concrètes dépassent souvent les catégories jurisprudentielles établies.

Vers une pratique plus lisible pour les acteurs du secteur public

L’enjeu des prochaines années ne réside pas tant dans une nouvelle vague législative que dans la consolidation des pratiques existantes. Les réformes de 2014 ont posé un socle solide ; leur mise en œuvre effective reste le chantier prioritaire. Plusieurs pistes méritent attention.

La formation des acheteurs publics constitue un levier souvent négligé. Un agent mal formé aux mécanismes d’agrégation peut, sans mauvaise intention, construire des marchés qui excluent la concurrence ou fragilisent juridiquement la procédure. Des programmes de formation continue, coordonnés au niveau européen, permettraient de diffuser les meilleures pratiques identifiées dans des pays comme la Suède ou les Pays-Bas.

L’interopérabilité des systèmes d’information entre États membres représente un autre axe de progrès concret. Un opérateur économique souhaitant répondre à un marché agrégé dans plusieurs pays doit aujourd’hui naviguer entre des plateformes aux formats incompatibles. La Commission européenne travaille sur des standards communs via l’initiative eCertis, mais le chemin reste long.

Une approche originale mérite d’être signalée : certaines régions frontalières expérimentent des marchés publics transfrontaliers agrégés, associant des acheteurs publics de deux États membres différents. Ces expériences, encore marginales, préfigurent peut-être une forme d’agrégation européenne qui dépasse le cadre national. Les résultats obtenus dans les régions Benelux ou dans l’espace rhénan montrent que la coopération directe entre acheteurs publics de pays voisins peut générer des gains réels, à condition que les cadres juridiques nationaux l’autorisent explicitement.

La transparence reste le fil conducteur de toute réforme crédible. Des données publiques accessibles sur les marchés agrégés, comparables d’un pays à l’autre, permettraient aux autorités de régulation, aux chercheurs et aux entreprises de mieux évaluer l’impact réel de ces pratiques sur la concurrence et la qualité de la dépense publique.